Nouvelles des Membres

06.01.2018
Paris -Interviews des animateurs de la Masterclass Wagner
Paris : Interviews des participants de la Masterclass consacrée à Wagner en octobre 2017 par Christian Ducor, membre du Comité directeur du RWVI
Compte-rendu de la Masterclass dédiée aux opéras de Richard Wagner du 23 au 26 octobre 2017 à la Schola Cantorum, Paris, animée par Nadine Denize

 

Sur l’initiative de Virginie Dejos, boursière du Cercle Richard Wagner de Paris en 2016, a eu lieu à Paris une masterclass dédiée au chant wagnérien, animée pendant quatre jours par Nadine Denize, professeure à la Schola cantorum.

 

Virginie Dejos, aujourd’hui en poste à l’Opéra de Lübeck, nous raconte : « J’ai eu l’immense chance de rencontrer Nadine Denize et d’accompagner ses cours pendant cinq années.  C’était merveilleux car j’ai travaillé auprès d’une très grande chanteuse. J’ai pu accompagner des grandes voix et mon oreille s’est formée au fil des cours pour bien entendre la place d’émission, la couleur des voyelles dans les différentes langues, le style, etc. Les élèves étaient très intéressants. Nous avions le même âge et on formait donc une sorte d’équipe avec laquelle j’ai fait beaucoup de concert de lieder, d’airs d’opéras, et dernièrement j’ai travaillé avec eux sur des productions d’opéra où j’étais invitée à diriger, notamment au Théâtre de Rochefort, grâce au metteur en scène Olivier Dhénin. J’ai à peu près tout accompagné, de la mezzo boulimique qui apportait tous les Wagner et Strauss, au Winterreise, en passant par Pelleas, tous les airs du répertoire italien…

 Beaucoup de personnes m’ont conseillée de partir travailler dans un théâtre en Allemagne, car là, les pianistes doivent également diriger. J’ai donc appris l’allemand et un an plus tard, j’ai passé des concours. Ça a marché assez vite et j’ai été engagée au Théâtre de Lübeck en juin dernier. J’ai maintenant un contrat de chef de chant avec « obligation de diriger », ce qui est un terme assez archaïque pour signifier qu’il y a également une charge de ce qu’on appelle en France, chef d’orchestre assistant. Je suis très heureuse de travailler maintenant dans ce théâtre qui a une programmation très riche ».

 

Virginie Dejos indique qu’elle a eu l’idée d’organiser cette masterclasse « en partant d’un double constat. D’un côté, j’ai travaillé à Paris avec Nadine Denize qui s’est illustrée dans le répertoire wagnérien, connait toutes les traditions d’interprétation, a chanté avec les plus grands chanteurs et les plus grands chefs d’orchestre, de l’autre, j’ai rencontré de jeunes chanteurs qui ont de grandes voix, mais sont parfois mal orientés, ou n’ont pas l’occasion de chanter ce répertoire. L’idée était donc de se faire rencontrer les deux ».

 

Elle ajoute : «  Toutes les personnes à qui je me suis adressé ont accepté de soutenir ces masterclasses. Le Cercle Wagner de Paris a soutenu deux participants, les chanteurs qui venaient d’Allemagne ont été hébergés gracieusement. Opéra magazine a accepté de relayer l’événement et d’écrire un article sur le concert. Un reportage vidéo a été réalisé et sera diffusé sur internet. Les membres du cercle international Wagner contactés ont également suivi et soutenu le projet. La Schola cantorum a loué ses locaux et a aidé à l’organisation du concert ».

 

Elle conclut enfin : « Les voix entendues pendant ces masterclasses sont très prometteuses et certaines, exceptionnelles. Il y avait de grands talents à qui je souhaite vraiment une très belle carrière. Les sept participants, qui sont déjà des chanteurs professionnels, ont été choisis sur enregistrement et nous avons reçu beaucoup de candidatures. Le niveau était donc très élevé. J’ai été particulièrement impressionnée par la soprano française Anne Derouard et le ténor brésilien Gustavo Eda ».

 

En plus de ces deux derniers, le public a pu découvrir d’autres chanteurs, non moins talentueux : la mezzo-soprano française Marie Elizabeth Seager, la soprano française Leyla Bouazza, la mezzo-soprano estonienne Maarja Purga, la mezzo-soprano allemande Daniela Bianco Gierok et le ténor français Olivier Trommenschlager.

 

Après quatre journées de travail particulièrement fructueux où Nadine Denize a généreusement prodigué ses conseils avisés et bienveillants, les sept jeunes solistes ont donné un concert où chacun a pu exprimer sa personnalité, dans un riche programme allant du Vaisseau fantôme à Parsifal, passant entre autres par Tannhäuser, Lohengrin, l’Or du Rhin et la Walkyrie. La qualité de leur prestation respective a rencontré l’enthousiasme d’un public de connaisseurs venus nombreux, y compris d’Allemagne et même des États-Unis !

 

À l’issue de cette manifestation, de riches échanges ont pu se poursuivre autour d’un buffet, où quelques uns de nos jeunes talents ont déjà pu goûter aux joies de la célébrité, pour nous faire partager leur expérience vécue lors de cette semaine wagnérienne intense.

 

Anne Derouard (Elisabeth et Brünnhilde) : «  Je suis extrêmement contente d’avoir fait cette masterclass avec Nadine Denize, d’avoir rencontré une grande dame qui a beaucoup d’humilité, qui sait faire passer son amour du chant, son amour de Wagner, qui parfois est maltraité en France, je dois le dire, et c’est vivifiant et encourageant de voir la jeune génération dont nous faisons partie, interpréter le répertoire allemand avec ferveur.

 

Je ne sais pas si l’humilité est la qualité essentielle pour être un grand wagnérien, mais je crois que pour être un grand chanteur, si ! Ceux que je rencontre, les grands, sont toujours accessibles et prêts à donner des conseils. J’ai chanté un peu en France, mais on ne sait pas toujours diriger les grandes voix comme la mienne. Ensuite, je suis partie en Russie, en Ukraine et maintenant je travaille avec un professeur à New York. J’espère chanter la Walkyrie prochainement (c’est en projet), et en attendant je chante la Grande Duchesse de Gérolstein, ce qui n’est pas mal non plus, dans plusieurs villes de France, ainsi que le Barbier de Séville au Théâtre impérial de Compiègne et au Luxembourg. »

 

Olivier Trommenschlager (Siegmund) : « Les enseignements que j’ai tirés de cette masterclass sont extrêmement nombreux. C’est le principe des masterclasses, où en un laps de temps très court, on vient prendre le maximum d’informations, qui ne sont peut-être pas évidentes à mettre en place directement. C’est comme un moteur qu’on démonte pendant la masterclass, et qu’on va remonter dans les temps à venir.

 

Je suis alsacien ( encore français pour l’instant !), et il y a une vraie culture Wagner en Alsace. Il y a des voix pour Wagner en France, mais on oublie de les faire chanter, on a même tendance à les faire sous-chanter, sous prétexte d’une certaine esthétique, qui va pratiquement à l’encontre de l’enseignement correct de la voix. Après, chanter du Wagner, ce n’est pas donné à tout le monde, mais il faut tester, et c’est intéressant de voir si ça marche. Personnellement, Wagner est le numéro un dans mon cœur, et c’est exceptionnel pour moi de pouvoir chanter cette musique.

 

Des observateurs disent  que je vais me diriger vers Wagner dans les dix-quinze années à venir, donc il n’est pas idiot de se préparer tout de suite. Siegmund, avec Parsifal, est un des rôles les plus proches de ma tessiture naturelle. Mais, prochainement, je vais chanter, en français, Alfredo dans la Traviata à Lyon, et Don José dans Carmen, que j’ai déjà chanté en Alsace et à l’Opéra de Saïgon au Vietnam. On peut être polyvalent dans une certaine mesure. Les allemands sont très attachés à la notion de Fach (spécialité). Je suis moins rigide : il faut simplement savoir ce qu’on peut chanter, et ce qu’on ne peut pas ! ».

 

Daniela Bianca Gierok (Fricka) : « C’est un rôle, Fricka, que j’interprète volontiers, et cette scène de la Walkyrie me procure beaucoup de plaisir. Je pense qu’on doit vraiment incarner ce rôle, car c’est une femme très en colère et sur les nerfs, à la fois, un rôle très puissant et très raffiné avec de nombreuses facettes différentes. J’ai déjà chanté à Karlsruhe. Mais j’ai aussi étudié le jazz. Pour cette masterclass, je suis « tombée amoureuse » de Nadine Denize, pour dire les choses vraiment ! Une super-technique, une voix qu’on ne trouve plus aujourd’hui, un art du chant très raffiné, qui m’a enthousiasmé. J’écoute toujours les anciens chanteurs wagnériens pour trouver la bonne expression. Je chante aussi beaucoup d’oratorios ».

 

 Des professionnels avaient aussi fait le déplacement :

 

Michael Gehrke : « Je suis professeur à la Franz Liszt Musikhochschule de Weimar. J’ai été tout simplement enthousiasmé par la masterclass de Nadine Denize. Complètement enthousiasmé ! Je comprends très bien ce qu’elle veut, sa façon de travailler, ce style, cette direction, c’est complètement ma propre vision. Fantastique !

 

Pour les élèves, j’ai entendu des voix incroyablement fantastiques, chacun à son stade de développement, mais je n’aurais jamais imaginé tant de jeunes à ce niveau. En tout cas, les français peuvent chanter Wagner, et Nadine Denize en est le meilleur exemple. Wagner a été aussi inspiré par la musique et les chanteurs français. Je vais essayer de faire venir Nadine Denize à Weimar pour poursuivre cette expérience ».

 

 

Surtout, la véritable vedette de cette semaine fut…

 

Nadine Denize : «  C’est la première fois que j’anime une Masterclass Wagner à Paris, ce qui a pu être possible grâce à vous tous, grâce au soutien du Cercle Wagner qui était là du matin au soir, à me soutenir et m’encourager. En effet, j’ai fait la majeure partie de ma carrière avec des œuvres de Wagner. J’ai chanté à une époque où j’ai reçu les conseils de personnalité hors normes, comme les chefs d’orchestre Rudolf Kempe, Ferdinand Leitner, Wolfgang Sawallisch, Herbert von Karajan, Marek Janowski, entre autres. Je chantais avec des artistes également hors normes, d’une manière régulière comme Birgit Nilsson, Leonie Rysanek, James King, Jess Thomas. J’avais ça en moi, et tout ça était tellement enthousiasmant, que j’ai voulu transmettre à ces jeunes tout ce que j’ai reçu, tout ce que j’ai pu apprendre auprès de ces grands artistes. Et j’ai eu vraiment des élèves hors normes dans cette masterclass, qui valent la peine d’être soutenus, d’être aidés, d’être encouragés. Ça, c’est tellement gratifiant, je suis réellement folle de joie. C’est un très grand bonheur pour moi de voir ces jeunes qui vont faire carrière vu leur bon potentiel.

 

De l’humilité pour chanter Wagner ? Oui, bien sûr ça ne s’explique pas, c’est tellement normal, parce qu’on est devant le monde hors norme d’un génie. En plus, c’est un langage révolutionnaire, en ce sens que Wagner est pour moi l’initiateur du chant allemand. C’est en écoutant la célèbre Wilhelmine Schroeder-Devrient, qui lui a ouvert des horizons, pour savoir comment exploiter sa langue maternelle. Car, c’est une langue très musicale, avec ses accents. Wagner s’est emparé de sa langue, et a fait sa propre prosodie.

 

Peu de français ont fait carrière dans le chant wagnérien, et cela s’explique par le fait qu’il faut posséder la langue. J’ai vécu en Allemagne, car mon père était militaire, et nous avons séjourné dans une famille allemande qui était très musicienne. J’étais dans un bain musical et linguistique, qui a fait qu’à l’âge de six ans, je parlais déjà couramment allemand. Dans mon oreille, dans mon cerveau, j’étais déjà imprégnée de ces sonorités, quand j’ai commencé le chant de manière sérieuse vers quinze-seize ans. Puis, j’ai rencontré une célèbre chanteuse wagnérienne française, Germaine Lubin, qui a été une très grande Isolde.

 

Approcher un rôle wagnérien est un tout. Il faut énormément lire, y compris de la philosophie, même de la métaphysique, Schopenhauer notamment, il y a tout un travail préparatoire qui vous emmène très loin. Chanter Wagner, c’est absolument posséder une bonne partie de la culture allemande, en plus… du chant !

 

Pour les participants de cette masterclass, quatre viennent de l’Académie Franz Liszt de Weimar, où je suis invitée à faire une masterclass, par leur Professeur Michael Gehrke, ancien élève de Nicolaï Gedda, directeur du département lyrique. Il est venu avec ses élèves qui sont déjà professionnels, car la vie musicale en Allemagne est plus riche que chez nous, surtout pour les jeunes, qui ont l’opportunité de se produire en concert, notamment grâce à la culture de l’oratorio qui, chez nous en France, n’existe plus.

 

J’étais quelque peu angoissée d’avoir des chanteurs allemands, parce que je me dis que ces chanteurs baignent dans un environnement musical, avec des coachs, des gens issus de la grande tradition musicale allemande. Et bien justement ! ils étaient demandeurs, car le fait d’avoir chanté à la période que j’évoquais tout à l’heure, leur a fait penser qu’ils allaient y trouver un plus de par mon expérience ».

 

Remercions encore Virginie Dejos et Nadine Denize qui ont démontré, par leur talent et leur engagement, que Wagner est aussi une « affaire bien française » !

 

Une merveilleuse tradition et une magnifique initiative à saluer et à renouveler. Rendez-vous, espérons-le, à Weimar !